Les tisserands Contes, légendes,
histoires autour des tisserands |
Extrait de l'ouvrage de Paul Sébillot
"Légendes et curiosités des métiers" -
fin 19e
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La plupart des surnoms que portent les
tisserands font allusion à la posture de ces artisans, que leur
métier oblige à être toujours assis ; à
Rennes, on les appelait autrefois "culs branoux" (malpropres),
sobriquet qui rappelle celui de "culs gras", que prtent encore
les gens de Marey-sur-Tille (Côte d'Or), village où l'on
tissait des draps au siècle dernier ; à Troyes, ce
sont des "culs brassés" (secoués) ; en Haute-Bretagne,
des "culs de châ" ; le châ est une sorte de
bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour faire la toile. C'est
l'emploi de cette substance qui a donné lieu à ce dicton
ironique:
Sans le pot à colle
Le tessier serait noble
Les tisserands de Rouen étaient surnommés
"cacheux de navette" (chasseurs de navette).
Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appelé
"Fil court". Le terme argotique "batousier" fait allusion
au battement du métier. Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre
en oeuvre des matières premières qui leur appartenaient,
étaient souvent chargés de transformer en tissu de toile
le fil qu'on leur apportait : comme le contrôle était
difficile, on les accusait de ne pas tout employer, et de se réserver
quelques écheveaux pour leur usage personnel. C'est pour cela que
les dictons populaires les associaient aux métiers les plus mals
famés au point de vue de la probité -Cènt mounié,
cènt teisséran et cènt tayur soun tré cènt
voulur- Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont trois
cents voleurs dit un proverbe de Vaucluse, qui a son parallèle
en Béarn, en plusieurs provinces de France, et dans un grand nombre
d'autres pays de l'Europe.
Le proverbe écossais qui suit a également de nombreuses
variantes : -put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in
a pock, take out one and he will be a thief- Mettez un meunier, un
tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un : ce sera sûrement
un voleur. Un autre dicton écossais assure que jamais le tisserand
n'a été, depuis que le monde est monde, loyal dans son métier.
- Ar guindera laer neud, le tisserand vole du fil, assure un proverbe
breton ; à Saint-Brieuc on dit :
- Tisserand voleur, garde la moitié de la toile.
En Écosse, , on réédite à propos du tisserand
la plaisanterie de l'habit du meunier, si connue en France :
- As wight as a wabster doublet, that ilka day take a thief by the neck.
Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand, qui tous les jours prend
le cou d'un voleur.
La chanson gasconne des bruits des métiers prétend que cet
ouvrier est peu scrupuleux :
Quant lou tichaouè ba teche
Zigo zag, dab la naueto,
Dou bèt hiu, dou fin hiu,
Quauque goumichèt praquiu.
Quand le tisserand va tisser -Zig zag avec la navette -Du beau fil, du
fin fil -Quelque peloton par ici. |
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Lorsque, d'après la légende
Ukrainienne, la Vierge descendit aux enfers, elle vit des hommes attachés
aux poteaux avec les liens flamboyants ; les diables leur déchiraient
la bouche et y fourraient des pelotes, tandis que des fils sortaient de
leurs yeux, et que leurs vêtements étaient en feu. Elle demanda
à Saint Michel : Quels pêchés ont commis ces
gens là ? Et Saint Michel répondit : Ce sont les
tisserands malfaiteurs ; ils ont volé les toiles et la filature
d'autrui ; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.
Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en faut
sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont qu'une
moitié d'homme : Un teisseran es un miech-om et l'on injurie
un pleutre en lui disant : seis pas un om, seis un teisseran. Ces
deux dictons viennent sans doute de ce que le métier est parfois
exercé par des boiteux. Un autre proverbe les associe aux chasseurs
et aux pêcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur vie :
Sèt cassaire
Sèt pescaire
Sèt teisseran
Soun vin-t-un pauris artisan
En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvreté :
Taut cé grelu de tisseran
Don le fin pu riche n'é vau
Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction
met en scène des tisserands qui ne roulent pas sur l'or :
Quatre petits tisserands s'en allèrent au marché. Et le
beurre coûtait si cher ! Ils n'avaient pas le sou en poche.
Et ils achetèrent une livre à quatre. Schietspocle (navette),
sjerrebekke, spoelza ! Djikke djakke, kerrekoltjes, klits klets.
Et quand ils eurent acheté ce petit beurre. Ils n'avaient pas encore
de plats. Ils prièrent la petite femme de partager leur petit beurre.
Je ferai cela volontiers. Oui comme une honnête femme. Mais je sais
bien ce que sont les petits tisserands. Et les petits tisserands ne sont
pas des seigneurs.
Comment les petits tisserands seraient-ils des seigneurs ? Ils n'ont
ni terres ni maisons ! Et une souris s'introduit-elle dans leur garde-manger.
Elle doit y mourir de faim.
Et quand cette petite bête est morte alors. Où l'enterrent-ils ?
Sous le métier des petits tisserands. Et la petite tombe portera
de petites roses.
Dans les Derniers Bretons, Souvestre a décrit, avec la
pointe d'exagération romantique qui lui est habituelle, la vie
misérable des ouvriers de la toile au moment où le machinisme
leur fit concurrence : "Parmi tous les ouvriers de la Bretagne,
il n'en est point dont les misères puissent être comparées
à celles des tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois
une grande importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs
millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traités
de commerce ont ruinés à jamais amassés par les anciens
fabricants se sont dispersées, et aujourd'hui les tisserands sont
descendus à un degré d'indigence dont les canuts de Lyon
ne donnent qu'une faible idée. Cependant cette industrie s'est
conservée dans les familles ; une sorte de préjugé
superstitieux défend de l'abandonner. Des communes entières,
livrées exclusivement à la fabrication des toiles, languissent
dans une pauvreté toujours croissante, sans vouloir y renoncer.
Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes
du tisserand de l'Armorique. Assis devant le même métier,
bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres,
il fait courir de la même manière, dans la trame, la navette
grossière qu'il a taillée lui-même avec son couteau,
tandis que, près de lui, sa femme prépare le fil sur le
vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est avec ces moyens imparfaits,
avec tous les désavantages de l'isolement et de la misère,
qu'il continue à lutter contre les machines perfectionnées,
la division de la main d'oeuvre et les vastes capitaux des grandes fabriques.
En vain le prix des toiles s'abaisse de plus en plus depuis trente ans,
il s'obstine et reste immobile à sa place comme une statue vivante
du passé. On croirait qu'un charme fatal le lie indissolublement
à son métier, que le bruit monotone du dévidoir a
pour lui un langage secret qui l'appelle et l'attire. Parlez lui de quitter
cette industrie à l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule
et qu'il laisse stérile, il secouera sa tête chevelue avec
un triste sourire, et il vous répondra : "Dans notre
famille, nous avons toujours été fabricants de toile."
Montrez lui sa misère, ses enfants courant dans le village avec
une simple chemise pour vêtement, il ajoutera avec une indicible
expression d'espérance : "Dans notre famille, nous avons
été riches autrefois." Cependant il ne vous a pas tout
dit. Cet homme a une idée fixe qui le soutient. Il a fait un rêve
dont il attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie.
La nuit, quand ses yeux se sont fermés, il parle à sa chimère,
il l'écoute, il la voit. Il compte tout bas les pièces de
toile qui lui sont commandées, le nombre de louis d'or qu'on lui
donnera chez les négociants de Morlaix ; il croit entendre
vaguement le bruit des quatre métiers abandonnés qui obstruent
sa maison. Il croit y voir, comme au temps de ses pères, quatre
ouvriers travaillant sous ses ordres, pour les galiotes de Lisbonne et
de Cadix. Alors épanoui d'une orgueilleuse joie, il pense à
ce qu'il fera de ces profits. Il s'endort dans son enivrement et le lendemain,
le froid et la faim le réveillent comme de coutume, au soleil naissant,
et il reprend les travaux et les cruelles réalités de chaque
jour."
Le tisserand dont parle Souvestre était celui qui habitait le pays
bretonnant ou sa lisière ; c'était un petit patron
ou un ouvrier qui travaillait pour des maîtres ; c'était
lui qui confectionnait les toiles de Bretagne, dont le commerce était
si grand jadis. Cette industrie n'a pas résisté à
la concurrence des machines, et elle est en train de disparaître.
On ne voit plus guère, comme autrefois, arriver au printemps les
pittoresques marchandes qui venaient de Quintin ou d'Uzel, deux par deux,
et parcouraient la Haute-Bretagne, offrant dans les villages et dans les
châteaux leur fine toile tissée au métier, qu'elles
vendaient à l'aune.
Il est un autre tisserand qui a mieux résisté, parce qu'il
n'est pas en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille
pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine filés par
les ménagères. Le "tessier" eistait autrefois
dans presque tous les villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore
ses congénères un peu partout en pays bretonnant. Il tissait
sur un rustique métier de bois les cotillons des femmes, les culottes
des paysans et aussi leurs toiles grossières.
Aux environs de Condé, de Flers et de la Ferté-Macé,
les fabricants de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas
tous autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui : l'ouvrier
avait sa chaumière et son courtil, et si modeste que fût
sa demeure, il avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles
ne lui étaient pas d'ailleurs complètement étrangers,
et, au temps de la récolte, il venait en aide à ses voisins.
Souvent même les travaux industriels n'occupaient qu'une partie
de la famille, et les femmes tissaient pendant que les hommes travaillaient
au dehors. Dans d'autres ménages plus humbles, le travail du métier
alternait entre le mari et la femme, tour à tour occupés
à faire courir la navette ou à soigner la vache, à
la garder le long des chemins herbus, à cultiver le jardinet ou
bien encore à faire une journée chez quelque voisin.
On a recueilli dans l'Est de la France et en Haute Bretagne des chansons
qui accusent les tisserands de ne commencer à travailler que le
vendredi : le refrain de la ronde des tisseurs, trés populaire
dans les Ardennes, est :
Roulons-ci, roulons-là, roulons la navette
Et le bon temps reviendra
La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a
été chantée aux environs de Loudéac :
Les tessiers sont pires que des évêques
(bis)
Car du lundi, ils en font une fête,
Branlons la navette,
O gai, lon la, etc
Branlons la navette
Le beau temps reviendra
Car du lundi, ils en font une fête (bis)
Et le mardi, ils vont voir les fillettes
Et le mardi, ils vont voir les fillettes (bis)
Le mercredi, ils graissent des galettes
Le mercredi, ils graissent des galettes (bis)
Le jehueudi (jeudi) iz ont mal à la tête
Le jehueudi iz ont mal à la tête (bis)
Le vendredi, ils branlent la navette
Le vendredi, ils branlent la navette (bis)
Le samedi la toile o n'est point faite
-Allés à Loudia (Loudéac), compagnons que vous êtes
(bis)
-Allez-y va vous qui êtes le maître |
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En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs
ont de la répugnance à épouser des tisserands ;
ce préjugé est moins répandu dans les Côtes-du-Nord.
Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient pas facilement avec
des personnes de métiers honorés : "Tu es tisserand,
brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier, nous ne sommes pas
égaux."
En Flandre et en Hollande, les proverbes reflètent l'orgueil des
anciens métiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays :
- De werer en de winter kunnen het niet verkerven- Le tisserand et l'hiver
ne peuvent mal faire.
Autrefois le tisserand était un homme important qui inspirait une
crainte respectueuse et qui, de même que l'hiver, pouvait avoir
ses lubies. Tous deux tranchaient du maître, et on devait s'accommoder
selon leurs caprices.
- De werers spannen de (?)- Les tisserands l'emportent sur les autres.
[...]
Dans le Loiret, les mères, asseyant sur leurs genoux les tout petits
enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un tisserand
fait de sa navette, chantent :
Saint Michel
Qui fait de la toile,
Saint Nicolas,
Qui fait des draps,
Au prix qu'il tire,
Son fil déchire,
Cric, crac.
A ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme
pour les faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.
En Béarn, on dit aux petits enfant, en leur tirant les pieds :
Tynnerète hè bon drap
Ouèy ourdit douma coupat,
Tric-trac.
Tisserand fait bon drap,
Aujourd'hui tissé, demain déchiré,
Tric-trac
De même que celui de beaucoup d'artisans sédentaires,
l'atelier du tisserand était un lieu de réunion ; il
était autrefois, dit Monteil, le rendez-vous de la jeunesse des
deux sexes. Il est vraisemblable qu'il s'y racontait des légendes :
en Berry, le tissier et le chanvreur étaient au premier rang de
ceux qui avaient conservé les contes et les récits d'apparitions.
On disait jadis d'un bavard : la langue lui va comme la navette d'un tisserand.
Dans les villes, les métiers de tisserands étaient souvent
placés dans les caves : c'était l'habitude, dès
le XVIe siècle, dans les pays du Nord, et le graveur Jost Amman,
qui avait soin de relever les détails caractéristiques des
boutiques ou des ateliers, a placé son tisserand dans une sorte
de sous-sol assez spacieux, éclairé par une espèce
de soupirail. Celui-ci était garni de vitres. Mais il n'en était
pas toujours ainsi : à Troyes et ailleurs, les tisserands
qui travaillaient dans les caves de leurs maisons, étaient éclairés
par une fenêtre à la hauteur du trottoir ; les carreaux,
au lieu d'être de verre, étaient en papier huilé.
Une facétie légendaire parmi les gamins consistait à
passer la tête à travers les carreaux de papier et à
demander l'heure au tisserand. Celui-ci, furieux se hâtait de remonter
pour courir après le délinquant qui s'esquivait au plus
vite. Cette mauvaise farce était vraisemblablement en usage dans
toutes les villes où il y avait des tisserands ; à
Dinan, au commencement de ce siècle, les écoliers s'amusaient
aussi à leur crier : Quelle heure est-il ? ce qui leur
était tout particulièrement désagréable.
En Picardie, les enfants se rendaient le soir, à pas de loup, près
de la fenêtre, mouillaient le papier huilé avec de la salive
puis se sauvaient sans faire de bruit ; l'un d'eux, armé d'un
éclichoir, sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli
d'un liquide plus ou moins propre, lancé le contenu sur la tête
de l'homme occupé au métier ou lui éteignait sa lampe.
Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pièce de toile
est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les enfants
de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes quand celui ci
est coupé, afin, comme on dit, de recueillir le sang de cette pièce
de toile : le tisserand, pendant qu'il la coupe, laisse tomber de
sa main quelques pièces de monnaie dans l'assiette et les enfants
croient que cette monnaie sort de la toile elle-même et en forme
le sang.
En Norvège, quand on ôte le tissu de dessus le métier,
personne ne doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'être
exposé à une attaque d'apoplexie. La porte est alors fermée
et gardée par quelqu'un. Celui qui coupe le tissu déjà
prêt doit mettre sur les ciseaux des charbons ardents, sortir de
la chambre et les éteindre dans la cour.
De même que plusieurs autres gens de métiers, les tisserands
touchaient parfois à la médecine et à la sorcellerie.
Dans le Perche et dans le Maine, ils se mêlaient du rhabillage des
blessés. Amélie Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand,
qui s'était rendu à Rouen pour y livrer son ouvrage, rencontra
sur la route, à son retour, , un de ses camarades qui lui demanda
de venir l'aider à monter une chaîne qu'il se proposait de
mettre ce jour là sur le métier. L'homme lui refusa ce service
parce qu'il avait à faire le même travail pour son propre
compte."Eh bien ! dit le camarade, nous n'en serons pas moins
bons amis ; entre à la maison pour te rafraîchir avec
un verre de cidre." Cette proposition fut acceptée, et quand
le villageois reprit sa route, il se sentit tourmenté d'un malaise,
qui dégénéra en maladie grave, que l'on attribua
à un sort jeté. On fit venir le sorcier, qui montra au malade
dans un miroir la figure de celui qui l'avait ensorcelé :
c'était l'autre tisserand.
Au temps des corporations, le métier avait quelques usages particuliers.
Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa bière, comme
celle d'un fils de maître, était illuminée de quatre
beaux cierges. A Issoudun, nul ne pouvait être reçu maître
dans la corporation s'il n'était de bonne vie, marié ou
dans l'intention de se marier. Aux noces de chaque confrère, il
devait être donné à chaque tisserand douze deniers ;
mais il était obligé à accompagner le nouveau marié
l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fête-Dieu, il y avait un
repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il mangeât ou non.
La première fois qu'un tisserand était convaincu de vol,
il ne pouvait exercer d'un an le métier, et il le perdait à
la seconde.
Les compagnons tisserands ne datent que de 1778 : un menuisier, traître
à sa société, leur vendit à cette époque
le secret du Devoir.
A Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois coutume,
le jour de la fête de leur patron saint Jacques, de dépenser
dix schellings en donnant à manger aux pauvres. |
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| On raconte dans le Limbourg hollandais
la légende suivante, qui est plus à la louange des forgerons
qu'à celle des tisserands : A Stevensweert et dans les environs,
les forgerons et les maréchaux ferrants ne travaillent pas le Vendredi
saint ; voici l'origine de cet usage : Quand le Christ devait
être crucifié, il ne se trouva dans tout Jérusalem
aucun forgeron qui ne consentit à faire les clous nécessaires.
Aujourd'hui encore, après tant de siècles, les forgerons,
en chômant ce jour-là, veulent montrer qu'ils donnent leur
approbation à ce refus. La tradition rapporte en outre que, les
clous faisant défaut, un tisserand les retira de son métier,
et avec ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant
que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son âme,
voulut l'arracher de son métier pour le mener, tout viavant, aux
enfers. Mais comme le tisserand résista, il s'ensuivit une lutte
très vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils
du métier. Alors Satan reçut une raclée si formidable
qu'aussitôt dégagé, il chercha son salut dans la fuite,
hurlant de douleur. Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit
un métier de tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est
aussi la raison pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.
Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires ;
dans deux récits de pays trés éloignés, ils
sont les héros d'aventures qui, ailleurs, sont attribuées
à des tailleurs ou à des cordonniers. Un petit tisserand
du pays de Cachemire, un jour qu'il était à tisser, tue
avec sa navette un moustique qui s'était posé sur sa main
gauche. Émerveillé de son adresse, il déclare à
ses voisins qu'il faut désormais qu'on le respecte, il bat sa femme
qui le traite d'imbécile, et part en campagne avec sa navette et
une grosse miche de pain. Il arrive dans un ville où il y a un
éléphant terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bête ;
mais, dès qu'il voit l'éléphant, il s'enfuit, jetant
sa miche de pain et sa navette. La femme du petit tisserand, pour se défaire
de lui, avait empoisonné le pain et y avait aussi mêlé
des aromates. L'éléphant l'avale, dans ralentir sa course,
et, en faisant un circuit, le petit tisserand se trouve face à
face avec l'éléphant : juste à ce moment le
poison fait son effet et l'éléphant tombe raide mort. Chacun
est émerveillé de la force du petit tisserand.
On retrouve une donnée analogue en Irlande : Un petit tisserand
tue un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa
soupe. Il se fait peindre un bouclier avec cette inscription : "Je
suis celui qui en tue cent." Le roi de Dublin le prend à son
service pour débarrasser le pays d'un dragon ; à la
vue du monstre le petit tisserand grimpe sur un arbre, le dragon s'endort ;
le tisserand, qui veut profiter de son sommeil pour s'enfuir, tombe à
califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles ; le dragon
furieux prend son vol et arrive à toute vitesse dans la cour du
palais, où il se brise la tête contre un mur.
Le tisserand est l'un des personnages populaires des contes de l'Inde,
et il y joue, comme dans celui dont nous avons donné ci-dessus
le résumé, un rôle assez analogue à celui du
cordonnier et du tailleur des récits européens : il
est à la fois rusé et chanceux. Dans le Pantchatantra,
un tisserand devint un jour amoureux d'une belle princesse ; le charron,
son ami, lui construisit un oiseau-garuda, imité de celui de Vishnou.
Grâce à lui, le tisserand s'éleva dans les airs et
s'introduisit dans la chambre de la princesse, qui, le voyant revêtu
des attributs du dieu, lui fit bon accueil, et chaque nuit il retournait
auprès d'elle.
Le roi et la reine, en ayant été instruits, en furent d'abord
indignés ; mais la princesse leur ayant dit qu'elle était
courtisée par Vishnou lui-même, ils en furent remplis de
joie. Alors le roi, se croyant protégé par son tout-puissant
gendre, attaqua les rois des États voisins, mais il fut battu dans
plusieurs rencontres et tout son payx, la capitale seule exceptée,
tomba entre les mains de l'ennemi. A la prière de la reine, la
princesse implora alors le secours de son amant. Celui-ci ordonna que
les assiégés fissent une sortie le lendemain, et, pendant
l'attaque, il devait se montrer dans les airs, sous la figure de Vishnou,
monté sur son oiseau-garuda. -Sur ces entrefaits, le divin Vishnou,
ne voulant pas que, par la défaite du tisserand, on pût croire
à sa propre défaite, entra dans le corps du tisserand, et
toute l'armée ennemie fut anéantie.
Le faux Vishnou, descendu alors sur terre, fut reconnu par le roi et ses
ministres, et il raconta ses aventures. Il put épouser la princesse,
et on lui confia l'administration d'une province du pays.
Le même recueil rapporte une aventure qui arriva à un autre
tisserand, mais qui eut pour lui des suites moins heureuses. Tout le bois
de son métier ayant été brisé par accident,
il sortit avec sa cognée pour aller abattre un arbre, et voyant
un large sissou au bord de la mer, il se mit en devoir de l'abattre.
Mais un génie qui y habitait s'écria : "Cet arbre
est ma demeure : demande-moi toute autre chose que cet arbre et ton
souhait sera accompli !" Le tisserand convint de retourner chez
lui pour consulter sa femme et un ami, et de revenir quand il aurait prit
une détermination. Le tisserand de retour au logis, y trouva son
ami intime, le barbier du village, auquel il demanda son avis. "Demande
à être roi, je serai ton premier ministre et nous mènerons
bonne et joyeuse vie." Le tisserand approuva le conseil du barbier,
mais voulut, malgrè lui, aller consulter sa femme. Celle-ci lui
dit que la royauté est un fardeau pénible, et qu'elle lui
conseille de se contenter de sa position et de chercher seulement les
moyens de gagner sa vie plus facilement. "Demandez, dit-elle, une
seconde paire de bras et une autre tête : par ce moyen vous
pourrez travailler à deux métiers en même temps, et
le profit que vous retirerez de ce second métier sera très
suffisant pour vous donner quelque importance dans votre classe, attendu
que le premier suffisait à nos besoins." Le mari retourna
à l'arbre et demanda au génie de lui donner une seconde
paire de bras et une autre tête. Ce voeu n'était pas plutôt
formé qu'il fu exaucé et notre homme retourna vers sa demeure.
Mais il n'eût pas longtemps à se féliciter de l'accomplissement
de son souhait, car pendant qu'il traversait le village les gens du pays
qui l'aperçurent se mirent à crier : "Au lutin !"
et tombant sur lui à coups de bâtons, de massues et de pierres,
ils le laissèrent mort sur la place.
Dans un conte mongol, un pauvre tisserand de l'Inde se présente
devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, par plaisanterie,
dit à la princesse de l'épouser. Celle-ci déclare
qu'elle ne se mariera qu'à un homme qui sache faire des bottes
avec de la soie. Des bottes du tisserand, à la suprise de tout
le monde, on tire de la soie. Pour se débarrasser de lui, on l'envoie
contre un prince qui venait pour ravager le royaume. Le tisserand est
emporté par son cheval dans un bois, s'accroche à un arbre
qu'il déracine, et massacre les ennemis. Après d'autres
épreuves, il épouse la princesse.
Chez les musulmans de l'est de l'Inde, un tisserand devient par ruse le
mari d'une princesse ; quelques temps après le mariage, elle
témoigne le désir de voir, du haut de son balcon, jouer
à un jeu qui consiste à simuler un échiquier, où
les pièces sont des hommes qui se déplacent suivant l'ordre
qu'on leur donne. Le tisserand, qui n'avait jamais vu ce jeu, s'écria :
"Sotte femme, au lieu de ce jeu, je préfèrerais tisser
du ruban." La princesse, à partir de ce moment, refusa de
voir son mari, qui finit par retourner à son ancien métier.
Les contes parlent aussi d'êtres surnaturels qui viennent tisser
de la toile : en Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée, qui étaient
aussi habiles en chaque métier que les meilleurs ouvriers, entrent
chez un tisserand et s'amusent à achever une pièce de toile,
puis elles défont leur ouvrage, parce que la fée, leur supérieure,
y découvre un petit défaut. Elles viennent plusieurs nuits,
et chaque fois la même chose arrive. Le tisserand ayant terminé
sa tâche, met une autre pièce sur le métier, et lorsque
la nuit suivante les Margot l'ont achevée et qu'elles demandent
si elle est bien, le tisserand dit oui, en contrefaisant la voix de la
fée, et celles-ci la lui laissent achevée.
En Normandie, un diable ou lutin entreprend de faire la toile d'une vieille
femme, à la condition qu'elle lui dira son nom. Un soir qu'elle
ramassait des bûchettes dans le bois, elle entend comme le bruit
d'un toilier qui faisait taquer son métier en criant :
Cllin, cllas, cllin, cllas !
La bonne femme qui est là -bas,
Si o savait que j'eusse nom Rindon,
O (Elle) n'serait pas si gênée
Quand le lutin vient rapporter sa toile, elle lui dit
son nom et elle peut la garder. En Haute-Bretagne, ce conte est aussi
populaire, à la différence que le petit bonhomme s'appelle
Grignon et qu'il tisse dans un trou de taupe.
En Picardie, c'est le diable lui même, sous la forme d'un nain habillé
de vert, qui vient au secours d'un tisserand embarrassé, et commande
que sa toile soit achevée en un instant ; si au bout de trois
jours, il n'a pas su lui dire son nom, il viendra prendre son âme ;
la marraine du tisserand, qui était fée, lui dit d'aller
se cacher dans le bois et d'écouter. Il entend un grand diable
qui se balance en disant :
Dick et Don,
C'est mon nom. |
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| Dans un conte irlandais, une veuve avait
fait accroire au fils du roi que sa fille filait trois livres de lin le
premier jour, les tissait le second et le troisième en faisait
des chemises ; le prince l'emmène chez lui, en disant que
si elle est aussi habile qu'on le dit, il l'épousera : le
premier jour, à l'aide d'une petite vieille aux pieds énormes,
elle accomplit sa tâche ; quand il s'agit de tisser, elle ne
sait que faire et se désole, quand paraît une petite vieille
toute déhanchée qui lui promet de tisser pendant son sommeil
les trois livres de lin, à la condition qu'elle sera invitée
au mariage. Le jour des noces, la vieille Cronmanmor arrive et la reine
lui demande pourquoi elle était ainsi déhanchée :
"C'est, répondit la vieille, parce que je reste toujours assise
à mon métier." Le prince dit que, désormais
sa femme n'y restera pas une seule heure.
Grimm a recueilli un récit dans lequel un fils de roi est parti
pour chercher une femme qui serait à la fois la plus pauvre et
la plus riche. Il vient à passer devant une chaumière où
une fille filait : celle-ci, auquel le prince a plus, se rappelle
un vieux refrain qu'elle avait entendu dire à sa vieille marraine :
Cours fuseau et que rien ne t'arrête,
Conduis ici mon bien-aimé.
Le fuseau s'élance et court à travers champs,
laissant derrière lui un fil d'or ; il va jusqu'au prince,
qui retourne sur ses pas. La jeune fille, n'ayant plus de fuseau, avait
pris sa navette et travaillait en chantant :
Cours après lui, ma chère navette,
Ramène-moi mon fiancé.
La navette s'échappe de ses mains, et, à
partir du seuil, se met à tisser un tapis, plus beau que tout ce
qu'on avait jamais vu. L'aiguille de la jeune fille s'échappe également
de ses doigts quand elle a chanté :
Il va venir, chère aiguillette,
Que tout ici soit préparé.
La table et les chaises se couvrent de tapis verts, les
chaises s'habillent de velours et les murs d'une tenture de soie. Quand
le prince arrive, il voit au milieu de cette belle chambre la jeune fille,
toujours vêtue de ses pauvres habits, et il s'écrie :
"Viens, tu es bien la plus pauvre et la plus riche ; viens tu
sera ma femme !"
Il y avait en Gascogne un tisserand, fainéant comme un chien ;
jamais on n'entendait le bruit de son métier ; pourtant il
n'avait pas son pareil pour tisser et pour remettre, au jour marqué,
autant de fine et bonne toile qu'on lui en avait commandé. Sa femme
elle-même ne savait comment cela pouvait se faire, même au
bout de sept ans de mariage. Un jour elle le voit cacher quelque chose
au pied d'un arbre ; c'était une noix, grosse comme un oeuf
de dinde, d'où l'on entendait crier : "Ouvre la noix !
où est l'ouvrage ?" Il en sort treize mouches ;
c'étaient elles qui faisaient la toile du tisserand.
Dans un conte ardennais, dont certaines parties rappellent la Belle
et la Bête, un marchand de toile, qui avait une fille, la plus
belle qu'on eût su voir, revenant chez lui après avoir vendu
sa provision de toile, s'égare la nuit dans une forêt, et
finit par arriver dans un château où il voit une table bien
servie, mais nulle âme vivante. Il mange, puis va se coucher dans
un beau lit. Au milieu de la nuit, une voix l'appelle. C'est celle d'un
chien d'or qui dormait sous le lit, et qui lui dit qu'il a juré
que celui qui mangerait à sa table lui donnerait sa fille ou qu'il
mourrait. De retour chez lui, il demande à sa fille si elle veut
épouser le chien d'or. Mais elle s'y refuse, et propose à
la fille d'un marchand de pelles à four d'aller à sa place ;
elle accepte et est bien accueillie par le chien d'or, jusqu'au jour où,
se promenant dans la forêt, elle s'écrie : -Oh !
les beaux hêtres ! Si papa était là, qu'il serait
content de les voir ! -Pourquoi ? demande le chien d'or. -Parce
que papa est marchand de pelles à four. Le chien d'or la renvoie
et la fille persuade à une vachère de la remplacer. La substitution
est aussi découverte par l'exclamation qu'elle pousse en voyant
de belles vaches. La fille du marchand de toiles finit par se décider
à se rendre au château. Le chien d'or la promène dans
les chambres et, quand on arrive à l'une d'elles, qui était
toute remplie de belles pièces de toile, elle s'écrie :
-Si papa était là, qu'il serait aise de les voir !
Le chien est alors certain que c'est bien la fille qu'il voulait qui est
venue à son château. La métamorphose du chien cesse
quand la jeune fille a consenti à l'épouser, et il redevient
un jeune prince, beau comme le jour. |
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