Trinacria, promenades et impressions siciliennes
Le 2 novembre.
S'il était une mode au 19eme (début 20ème) c'était bien d'entreprendre "son voyage" et de le narrer (d'une quelconque façon) dès son retour en le publiant. Voici donc extrait de Trinacria, les impressions de William Aimable Emile Adrien Fleury sur la fête des morts en Sicile.

J'étais à Palerme au moment des fêtes religieuses des premiers jours de novembre, et ces fêtes sont renommées. Dans ce pays de soleil où la mauvaise saison commence si tard, où les fleurs d'hiver embaument encore les jardins, la commémoration du jour des morts, le 2 novembre, n'a pas la tristesse recueillie que lui donnent les ciels brumeux. Les promenades aux cimétières, les longues files de voitures qui s'y rendent, la vie surabondante et multipliée des foules autour du champ des morts semblent plutôt reconstituer les antiques traditions romaines, et font «songer aux vestales et aux matrones, qui, les mains chargées de couronnes, venaient parcourir la via Appia célèbre par la parure de ses mausolées.»
A Palerme, le 2 novembre est jour de grande fête. Le culte des morts, cependant trés sincère est une occasion de réjouissances... et surtout de repos. Une tradition spéciale, et qui est charmante, donne d'ailleurs un cachet tout spécial à la solennité : au culte des disparus on associe l'âme des enfants, de ceux qui doivent continuer la famille et la tradition. Dans chaque maison, masure ou palais de Sicile, ceux qui sont partis depuis peu -les Morts pour lesquels on prie- jouent donc le rôle du bonhomme Noël. Il est convenu que dans la nuit du 1er au 2 novembre, les morts reviennent sur la terre et que, comme le bonhomme Noël, ils apportent des cadeaux aux tout petits, pour ne pas être oubliés, pour continuer à être aimés. Comme dans tous les pays, ces cadeaux apportés sont des jouets, des pantins et des bonbons. Mais comme il y a énormément de petits enfants à Palerme, il faut beaucoup de boutiques pour les satisfaire et dès la fin d'octobre une vraie foire de joujoux s'organise dans la via Roma. Là s'élèvent pour quelques jours des baraques en planches, semblables tout à fait à celles que nous voyons sur les boulevards au moment de Noël. Pendant une semaine, le jouet d'enfant, sous toutes ses formes, est presque l'unique article offert par les marchands du quartier, un des plus élégants de la ville et devenu ainsi un immense bazar. Les épiceries, les salons de coiffure, si nombreux à Palerme, les bureaux de tabac, les revendeurs et même les marchands ambulants de cartes postales débitent des polichinelles ou des gendarmes en carton ; et les confiseurs font fortune.
La confiserie, en effet, joue un rôle prépondérant parmi les cadeaux qu'apportent les morts. La poupée de sucre reçue par les bébés est un gage certain de leur sagesse, et le nombre incalculable de poupées de sucre que l'on vend à Palerme le 1er novembre me donne une trés haute opinion de la gentillesse des petits siciliens !
Ces poupées multicolores sont fort amusantes. Elles reproduisent les traits des héros honorés sur les charrettes. Bien entendu, il y a des Garibaldi et des Victor-Emmanuel en quantité, et aussi des chevalier moyen âge, des reines de la Renaissance et de modernes bersaglieri. Toutes ces reproductions sont ingénieuses et presque artistiques. Les confiseurs arrivent même à imiter de remarquable façon les couleurs de la nature ; ils vendent des oranges et des tignes d'Inde en sucre qu'on jurerait cueillies depuis peu aux jardins de la Conque d'or.
Ce commerce de joujoux et de sucrerie n'est pas spécial à la capitale ; il existe dans tous les centres. A Trapani notamment, je l'avais constaté huit jours avant la Toussaint. Ce qui est bien particulier à Palerme, c'est l'animation vraiment extraordinaire de la rue dans la soirée du 1er novembre. De tous les coins de la ville et des faubours, on descend au quartier de la via Roma. La circulation des voitures est interdite tant la foule est dense ; les gamins crient, les camelots hurlent, on est heurté, poussé, étouffé comme s'il s'agissait de fêter la prise de la Bastille, et les princesses ne dédaignent pas pour la circonstance de coudoyer les femmes du peuple. Toute cette foule est gaie, bon enfant. On voit, chose assez rare, des maris se promenant avec leurs femmes ; des papas et des mamans de toutes classes se rencontrent à la via Roma, venant chosir les jouets des petits.
Tous ces couples, jeunes pour la plupart, avaient l'air heureux en songeant à la joie qu'ils allaient apporter. Jamais je n'ai vu en Sicile tant de visages épanouis, tant de gaieté tendre. C'était là une note charmante que j'ai retenue.

Certes cette veille de la fête des morts n'est pas d'un trés grand recueillement. La religion y joue un petit rôle et c'est bien plutôt une tradition païenne. L'idée qui domine a néammoins de la grâce et c'est en somme une touchante pensée que cette visite des morts aux enfants, à ceux qui doivent perpétuer leur race et prendre leur place dans la vie.

Au grand campo santo d'Aranella, le 2 novembre, j'ai encore trouvé la foule, mais une foule toute différente. La visite au cimetière est une excursion charmante, une partie de campagne, une promenade au soleil le long de la mer que, pour un royaume, les Palermitains ne voudraient pas manquer. On apport d'immenses couronnes, des fleurs à foison, mais je me demande combien de gens, dans cette foule, sont venus prier ? Ce peuple endimanché me fait souvenir des cimetières du Maroc et des oasis du sud où les femmes arabes, le vendredi, jour consacré à Dieu, viennent en bande, non pour prier -car elles ignorent la prière- mais pour causer avec l'être enseveli, pour leur raconter leurs petites affaires personnelles, pour lui faire visite...
Eh bien, ici -est ce un souvenir lointain de l'Islam ?- c'est la même chose. Veuves, filles ou mères viennent causer avec leurs morts. Et pour que la conversation soit plus facile, elles apportent les portraits de ceux qu'elles viennent voir et déploient sur les pierres tombales des photographies jaunies. Puis, de chaque côté des images, des cierges, qui paraissent bien pâles sous le soleil, sont allumés. Alors, les femmes, assises commodément, s'installent devant les tombes et commencent, comme les arabes, à raconter leurs histoires...
Des heures se passent ainsi. A la tombée de la nuit, les cierges pâles brûlent toujours sur les modestes tombeaux tandis qu'aux riches sépultures brillent les lampes d'argent. Une vague odeur de fleurs, de terre remuée, de foule populaire me suit jusqu'à la porte du campo santo. En face, dans les guinguettes le long de la mer, il y a des hommes et des femmes venus à pied de la ville, et qui ont soif, et qui boivent...

Et je reviens un peu triste à Palerme dans la soirée du 2 novembre, songeant que moi aussi j'ai au loin des morts de ma famille, que j'ai tendrement aimés, et que, cette année, je ne pourrai -comme tous ces pauvres gens de Palerme- aller sur leur tombe pour prier et porter des fleurs.

William Fleury - édité en 1903