Récit des faits arch Corrèze L328, fo 119 et
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Aujourd'hui, neuf avril mil sept cent quatre vingt douze (1) l'an quatrième
de la liberté, nous François Faugeron, administrateur
du Directoire du District de Tulle et Joseph Anne Vialle procureur syndic
du même district, nous étant aperçus qu'il se formait
un attroupement considérable dans la rue du Trech de cette ville
et auprès de la halle au blé, nous y sommes tout de suite
transportés. Il était alors une heure après midi ;
nous avons demandé aux personnes composant cet attroupement quel
en était le sujet. Aussitôt nous avons été
entourés d'un grand nombre de personnes trés animées
qui nous ont répondu qu'ils étaient instruits qu'il se
formait un rasemblement de clubistes (2) et d'ouvriers de la manufacture
d'armes à feu sur la place de la Fédération (3),
que ces particuliers se préparaient à les attaquer et
qu'ils se disposaient à se défendre. Ils se sont plaints
de quelques irrévérences qu'ils ont prétendu avoir
été commises le matin, dans l'oratoire de la Visitation
(4). Nous leur avons indiqué les moyens que la loi présente
pour faire punir les coupables des irrévérences prétendues ;
nous leur avons représenté qu'ils n'auraient pas dû
s'attrouper pour cet objet. Enfin, nous leur avons dit que le rassemblement
qui leur servait de prétexte ne devait pas leur inspirer de crainte
puisque s'il existait, c'était seulement pour faire les exercices
prescrits par les lois que les gardes nationales se rassemblaient sur
la place de la Fédaration. Pendant ce temps là, le nombre
des attroupés a augmenté, les têtes nous ont paru
s'exalter de plus en plus. Nous avons donc cru que nous devions en prévenir
le Département, et même lui proposer de suspendre l'exercice
des gardes nationales. A cet effet nous nous sommes transportés
au lieu de ses séances ; quelques instants après, ...
sont entrés MM. le Président, le Commissaire du roi au
tribunal criminel qui nous ont dit que cet attroupement avait pris les
armes, qu'il était extraordinairement grossi et qu'il manifestait
la plus grande animosité.
Nous avons couru vers l'endroit qui se trouve très près
du Département et nous nous sommes aperçus qu'il s'était
fait de grands changements pendant notre courte absence ; l'attroupement
qui auparavant n'était presque que formé des habitants
du quartier, s'était grossi des personnes de tous les endroits
de la ville, plusieurs des particuliers que l'opinion publique désigne
comme ennemis de notre Constitution y étaient en armes. Le local
était entièrement rempli et croisé de baïonnettes ;
l'entrée du quartier était fermée par une espèce
de garde avancée...
Nous nous sommes jetés au milieu de la foule... nous avons proposé
les voies de la Constitution ; mais nos efforts étaient
inutiles. L'un nous demandait une défense absolue de porter des
bonnets rouges (5) ; l'autre voulait que la municipalité
fut cassée ou la dissoudre à coups de fusils ; quelques
uns réclamaient la liberté du culte ; plusieurs nous
menaçaient nous mêmes ; la plupart enfin criaient
qu'il fallait descendre dans la ville et fusiller leurs ennemis...
Nous avons cru alors que nous devions nous assurer de l'état
du reste de la ville et nous nous sommes rendus sur la place de l'Aubarède.
L'exercice avait été suspendu, la gendarmerie nationale
avait été requise en armes...
Nous avons alors requis le commandant de la gendarmerie nationale d'intercepter
la communication d'un quartier à l'autre... Nous nous sommes
reportés vers l'attroupement ; la fureur y paraissait peu
diminuée, mais l'attroupement avait encore augmenté et
s'était encore avancé vers la ville. Dans ce moment s'y
est répandu le bruit que la municipalité faisait charger
les canons pour les tourner contre l'attroupement ; ce rapport
a encore exalté les têtes et nous n'avons arrêté
l'explosion qu'en nous chargeant d'aller vérifier le fait ;
on nous a fait suivre par plusieurs personnes sans armes.
Arrivés sur la place de l'Aubarède, nous avons trouvé
que la fermentation avait considérablement augmenté et
que les citoyens y étaient en beaucoup plus grand nombre, mais
que la quantité des gens armés était peu considérable,
et de beaucoup inférieure à celle de l'attroupement ;
nous nous sommes assurés que les canons n'étaient pas
chargés et nous sommes remontés pour calmer les esprits
en leur annonçant...
Nous avons profité de ce moment de tranquillité pour aller
concerter de nouvelles mesures avec le Directoire du Département.
Mais à peine avions nous commencé à faire notre
rapport... que nous avons entendu crier "Aux armes!". Nous
avons couru sur la place des Mazeaux(6) où l'attroupement s'était
porté avec rapidité ; nous avons appris que le prétexte
de ce mouvement était l'enlèvement d'un fusil et quelques
insultes faites à un particulier qui allait se joindre aux citoyens
attroupés...
Mais la place des Mazeaux n'est séparée de la place de
l'Aubarède que par une trés courte distance. Les deux
partis étaient en présence ; tous étaient
furieux ; ils couraient les uns sur les autres. Alors, la gendarmerie
nationale, par un mouvement aussi intrépide que sagement combiné
a fait face des deux côtés il n'y avait plus dans
ce moment qu'un espace d'environ dix toises entre les deux partis, le
procureur syndic a déployé le drapeau rouge et a fait
à tous les sommations de se retirer prescrites par la loi ;
mais loin de prononcer le mot terrible de "feu" après
avoir exécuté la loi, autant qu'il était en lui,
il a couru sur le parti de la place de l'Aubarède et secondant
les efforts de la gendarmerie nationale et du procureur de la commune,
il a baissé les fusils qui étaient armés en joue,
il a arrêté les particuliers qui franchissaient la barrière
que leur opposait la gendarmerie, tandis que nous, administrateurs faisions
de même avec les membres du département et le maire les
mêmes efforts sur les citoyens qui composaient l'attroupement.
Il est difficile d'exprimer les dangers de ce moment, de concevoir comment
ils ont pu être parés et de donner assez d'éloge
à la bravoure de la gendarmerie nationale dont une partie à
pied a contenu tous les efforts des citoyens qui étaient sur
la place et dont l'autre, à cheval, a fait reculer et enfin de
rentrer dans leur quartier les citoyens attroupés, placée
entre deux feux, elle a couru les plus grands dangers, elle a garanti
la ville des horreurs d'un carnage presque inévitable.
(1) C'était le lundi de Pâques
(2) C'est à dire les membres du "club", de la Société
populaire
(3) C'est ainsi que l'on appelle la place de l'Aubarède, depuis
qu'on y a célébré la fête de la Fédération
(4) Le matin, des "patriotes" portant le bonnet rouge ont
bousculé des fidèles qui avaient assisté à
une messe célébrée par un prêtre réfractaire
dans la chapelle du couvent de la Visitation
(5) Quelques jours plus tôt, des "patriotes" s'étant
promenés avec un bonnet rouge, d'autres, avaient répliqués
en se coiffant d'un bonnet blanc
(6) On l'appelait encore "Petite Place" ; l'endroit a
beaucoup changé, avec la couverture de la Solane et la démolition
du pâté de maisons qui la séparait de la place des
Ouches (pl. Mgr Berteaud) ; elle est maintenant comprise dans l'avenue
CH. de Gaulle.
La municipalité, les directoires du district et du département
arrêtent "que les principaux particuliers qui étaient
à la tête de l'armement du Trech seront désarmés"
et que les "prêtres réfractaires et surtout ceux des
autres départements réfugiés dans celui-ci et notamment
dans la ville de Tulle" désignés par "la voix
publique" "comme une des principales causes", "seront
tenus de se retirer chacun dans leurs familles et notamment les étrangers
qui sont dans le département, chacun dans celui qu'ils ont quitté".
Mais dans les campagnes voisines, le bruit s'était répandu
qu'à Tulle, on assassine les patriotes ; et les gardes nationales
rurales, accompagnées de nombreux paysans accouraient pour les
secourir.