Bizerte et Ferryville
La création d'une ville en Tunisie.
La France, on le sait, a décidé la construcion à Bizerte d'un arsenal maritime destiné à devenir une base d'opérations pour nos flottes. En même temps que cet arsenal se construit, une ville voisine s'élève ; elle a reçu le nom de Ferryville. voici quelques détails sur l'arsenal et sur le nouveau centre de population qui lui est adjacent.

Il suffit de jeter les yeux sur une carte de la Méditerranée pour voir l'importance de la position de Bizerte. Placée à cheval sur les deux bassins de cette mer intérieure, elle domine à la fois le bassin occidental qui baigne les côtes de l'Espagne jusqu'à Gibraltar et le bassin oriental, où se mirent la Tripolitaine, l'Egypte et le Grèce. Elle est à une journée de marche de Naples, de la Sicile et de Malte. Elle fait vis-à-vis à la Sardaigne.
Elle commande, en quelque sorte, tout le lac méditerranéen, et, pendant une guerre, les navires ayant Bizerte comme base d'opérations seront dans les meilleures conditions pour fondre, à point nommé, sur l'ennemi signalé. C'est une situation au moins égale à celle de Malte, et un Anglais, l'amiral Sratt, écrivait que Bizerte pouvait annuler l'importance militaire de la petite île anglaise. Le jour où nous aurions la ligne Toulon, Porto-Vecchio, Bizerte capable d'appuyer solidement des forces navales imposabtes, nous serions trés forts et nous pourrions tenir tête, sans infériorité, aux autres puissances maritimes de la Méditerranée.
Or il se trouve précisément que la position de Bizerte semble avoir été appelée par la nature à devenir une place forte maritime. Tout concourt à faire d'elle une merveilleuse base d'opérations, un admirable «point d'appui» pour une flotte de guerre. Assise au fond d'un golfe couronné de collines propres à recevoir des forts ou des batteries, la ville de Bizerte avait à ses pieds un vaste bassin intérieur n'ayant pas moins de 15 kilomètres de largeur et assez profond pour recevoir les escadres les plus puissantes.
Ce bassin magnifique était, il est vrai, un lac enclos de terres de toutes parts, mais la mince barrière de sable, la dune pour mieux dire, qui le séparait de la mer pouvait être coupée aisément. Il était facile d'y creuser, à peu de frais, un canal navigable, grâce auquel Bizerte serait dotée d'une rade splendide, absolument fermée, qui ferait de ce point une station stratégique de premier ordre, à 100 milles de la Sicile, à 240 milles de Malte, à 300 milles de Naples.
Dès le lendemain de notre occupation de la Tunisie, quelques esprits clairvoyants avaient entrevu tout ce qu'il fallait faire à Bizerte pour que la France tirât de cette nouvelle possession le maximum de profit possible. Par malheur, certains engagements diplomatiques, certaines promesses, aussi vagues d'ailleurs que maladroites, réduisirent les ambitions de ces esprits clairvoyants, et l'on dut tout d'abord se borner à faire de Bizerte un simple port de commerce.
C'est en 1889 que les travaux de ce port commencèrent, -8 ans par conséquent, après l'installation du protectorat,- mais MM Hersent et Couvreux, les concessionnaires, avaient à coeur de regagner le temps perdu. Deux jetées longues de 1000 mètres et s'avançant dans le golfe jusqu'aux fonds de 13 mètres furent solidement établies, en s'enracinant sur la côte, à l'est et à l'ouest de la ville, de manière à former un avant-port spacieux. Dans l'axe de cet avant-port, la dune fut coupée en ligne droite sur une longueur de 1500 mètres pour le canal communiquant de la mer au lac. Ce canal a 120 mètres de largeur avec 8 mètres de profondeur. Telle fut l'activité déployée que, le 18 mars 1894, le paquebot la Ville d'Alger, calant 5,50m, entrait dans le nouveau port. Depuis cette époque, notre escadre de la Méditerranée a franchi le canal à plusieur reprises pour venir mouiller à l'entrée du lac, montrant ainsi la valeur réelle des travaux entrepris. Nous avons dit, l'an dernier, que le canal était maintenant traversé par un pont transbordeur assez élevé pour laisser passer les mâtures des navires en dessous de lui, et une photographie donnée par nous montrait le croiseur l'Ipbigénie passant sous le pont toutes voiles dehors.

Le lac de Bizerte vu du haut du pont transbordeur
Mais Bizerte, encore une fois, méritait mieux qu'un port de commerce. Edifier un arsenal de réparations et de ravitaillement sur les bords de la rade, que venaient d'ouvrir MM. Hersent et Couvreux, apparut bientôt comme une nécessité impérieuse.Malheureusement, les raisons politiques et diplomatiques évoquées plus haut retardèrent longtemps l'éclosion des projets élaborés par le ministère de la marine. Et c'est il y a 18 mois à peine qu'on se décida enfin à travailler à cet arsenal africain.
L'emplacement le plus propice se trouvait au fond du lac, à 15 kilomètres du littoral, à l'abri par conséquent des projectiles d'une flotte ennemie, d'autant mieux qu'un écran de montagne contribuait à faire du point choisi un asile inviolable.
Dès que les crédits furent alloués par la Marine, on se mit à l'oeuvre avec ardeur : aujourd'hui les jetées formant la darse d'amarrage sont terminées et le canal qui y conduit est creusé à la profondeur convenable ; un bassin de radoub est mis en adjudication ces jours ci et on doit le commencer immédiatement ; une voie ferrée est construite presque en totalité pour raccorder l'arsenal au chemin de fer de Bizerte à Tunis ; bref, les travaux préliminaires sont fort avancés.
La conséquence de ces travaux et de ceux qui vont suivre a été la création, à proximité, d'une ville dont le rôle sera de loger d'abord la population ouvrière employée aux chantiers actuels, et plus tard la population qui vivra de l'arsenal, de ses services, de ses ateliers, du mouvement d'un grand port de guerre. L'initaitive de cette création appartient à un colon français, M. Décoret.
Il y a environ 10 ans, alors qu'il était tout au plus question de vagues projets de la France sur Bizerte, notre compatriote, pressentant que ces projets prendraient fatalement corps un jour ou l'autre, imagina d'acheter, tout au fond du lac ceux des terrains qui lui semblaient le plus convenables à un établissement militaire.
Ces terrains appartenaient à une tribu d'indigènes qui vivaient là de père en fils, poussant indolemment leurs petites charrues bibliques, cueillant les fruits de leurs rares oliviers et dont la quiétude s'alarma de l'apparition subité d'un Roumi parmi eux.
Au premier désir manifesté par M. Décoret d'acheter leurs terrains :
«Tu as tort, tu ferais mieux de renoncer à tes projets lui dit le vénérable cheik de la tribu, car les poissons du lac pourraient bien te manger !»
Malgré ces dispositions peu encourageantes, notre compatriote persista ; à force de patience et de diplomatie il parvint à acquérir la portion du rivage sur laquelle il avait jeté son dévolu.

Carte de Bizerte et de ses environs
Lorsqu'il fut question de l'arsenal maritime, M. Décoret, désireux de hâter l'exécution d'une entreprise d'un tel intérêt national, s'empressa d'offrir à l'Etat tout l'emplacment dont celui-ci avait besoin sur le rivage ; il garda simplement ou se fit remettre en échange, un peu en retrait , les terrains jugés nécessaires à la constructions d'une ville.
L'administration accepta cette offre avec reconnaissance, et pendant qu'elle draguait, creusait et construisait ses jetées, M. Décoret bâtissait ses premières maisons.
De la sorte, ville et arsenal marchent de conserve, l'une poussant et se développant au fur et àmesure des besoins de l'autre.
M. Décoret baptisa sa ville Ferryville, rendant ainsi le premier un juste hommage à l'homme d'État dont la statue vient dêtre inaugurée en grande pompe à Tunis. Puis il dressa le plan de la ville : ce plan comporte des rues à angle droit de 10, 12 et 15 mètres ; mais ce qui en constitue l'originalité, ce sont de grandes avenues en diagonales qui, rayonnant du centre à la périphérie, facilitent la circulation dans tous les sens.
En même temps que M. Décoret soumettait le plan de sa ville à l'administration des travaux publics de la Régence, celle-ci se réservait l'emplacement de tous les bâtiments publics : école, poste, marché, église etc...
Conformément à la loi foncière tunisienne (une institution que la France pourrait envier à la Tunisie) ce plan est immatriculé à la Conservatio, de sorte que chaque acquéreur d'un lot de terrain reçoit un titre de propriété avec plan rigoureusement défini, tant au point de vue juridique qu'au point de vue topographique.
M. Décoret eut soin, dès le début, d'écarter ces marchands de goutte, cantiniers et autres trafiquants cosmopolites dont les installations provisoires ont, sous le nom générique de «Coquinville», si souvent déshonoré les débuts de certains grands centres algériens. Maître de la situation, notre compatriote se garda de vendre indifféremment à tout venant ; il put ainsi obtenir de résultat que, sur la trentaine de capitalistes qui, depuis un an, se sont groupés et ont bâti à Ferryville, il ne s'en trouve pas un qui ne soit Français.
C'est donc un centre exclusivement français, soutenu par des capitaux français, qui se développe près de notre arsenal, témoignant de cet esprit créateur qu'on dénie quelquefois si injustement à notre race.
Les propriétaires qui construisent en ce moment sont certes des spéculateurs avisés, songeant avant tout au bon placement de leurs capitaux, mais cependant leurs maisons, il faut les en féliciter, se rapprochent beaucoup plus du genre villa que du genre cité ouvrière. Chaque logement à la jouissance d'un jardin  dans certaines rues même, celui-ci est en façade, ce qui donne à ces rues un aspect particulièrement gai et engageant.
Un peu de verdure, un peu d'arrangement, un peu d'art, cela coûte si peu et cela contribue cependant si puissamment à développer chez l'ouvrier l'amour du foyer !
Cette note d'art se révèle déjà trés entte et trés voulue dans le petit Hôtel des Postes qui vient d'être édifié pour le compte de l'État tunisien. La construction des bâtiments publics, postes, marché, écoles, commissariat de police, est, en effet, assurée par le propriétaire de Ferryville à l'aide de contrats fort avantageux pour l'administration. Il est fait à celle-ci avance du prix des bâtiments, et elle en devient immédiatement propriétaire à charge de payer un certain nombre d'annuités représentant l'intérêt et l'amortissement du capital engagé à raison de 3fr. 50 p. cent.

Panorama de Ferryville en avril 1899

L'hôtel des Postes, le premier monument de cette série, est conçu dans ce style mauresque si bien adapté au milieu où il a pris naissance. A cette blonde lumière d'Orient il faut les murs blancs, les revêtements de tuiles vertes ; à ce soleil trop éclatant il faut opposer la sobiété, l'étroitesse des jours sous l'étranglement de leur arc en fer à cheval ; sur ce ciel si pur il faut le profil des terrasses se découpant en lignes gracieuses, nettes, délicates.
Avoir introduit du premier coup dans la ville naissante ce souci de l'architecture n'est certes pas un des moindres mérites du fondateur de Ferryville, et cela caractérise fort bien le but qu'il semble poursuivre : celui de faire une oeuvre plus encore qu'une affaire.
Ces premiers et heureux débuts nous sont un sûr garant de l'esprit d'initiative qui sera apporté à la solution des autres questions : celle des égouts, du service de l'eau et de l'éclairage, des tramways à établir pour aller des chantiers à la ville, etc...
Ferryville est au centre d'une des plus fertiles régions de la Tunisie, celle de Mateur et de Bizerte : bétail, céréales, oliviers, tout y abonde ; ces richesses agricoles appellent l'établissement d'industries que nos entreprenants colons de Ferryville ne manqueront pas de créer ; nous savons qu'ils en étudient déjà les moyens ; ces usines, combinées avec les ateliers de l'arsenal, feront peut-être de Ferryville la ville industrielle de la Régence.
Les ouvriers employés dans ces travaux et dans ces industries ne résisteront pas, de leur côté, à la tentation d'acquérir quelques lopins de terre sur les coteaux, trés propices à la vigne, qui entourent la ville ; des fermes, des villas, couronnant les plus beaux sites, s'établiront peu à peu, et c'est ainsi que se réalisera la prise de possession définitive par la France de ce coin de terre où tant d'espérances se concentrent, tant d'efforts se préparent.
M. Krantz, alors ministre des travaux publics, est allé récemment à Ferryville, où les habitants lui avaient préparé une réception enthousiaste. M. Charles Ferry s'était joint au ministre pour remercier M. Décoret de la pensée qui l'avait poussé à donner à la ville le nom de son frère. Avec l'ouverture imminente des chantiers du bassin de radoub, c'est une population de 1500 ouvriers et de leurs familles qui va surgir tout à coup à Ferryville, et qui ne fera que croître d'année en année. La petite cité ne rêve-t-elle pas d'égaler Toulon qui compte 75000 habitants !
Que cette ambition soit ou non justifiée, l'entreprise que nous venons de signaler à nos lecteurs ne nous apparaît pas moins comme une des plus intéressantes et des plus originales parmi celles qui accusent actuellement la vitalité de notre France coloniale.

A TRAVERS LE MONDE - N° 28 - 15 juillet 1899